Face au vieux Monde, de nouveaux modes d’action!

J’ai longtemps regretté d’être entrée si tardivement en résistance et pourtant, j’avais des raisons bien à moi de ne pas franchir le pas plus tôt. J’étais particulièrement critique sur le microcosme militant ; toutes ces associations (déclarées ou non, subventionnées ou non) qui fonctionnaient en vase clos me semblaient être à 10 000 lieues de la réalité à laquelle je me heurtais dans mon quotidien.  Ça va bientôt faire 5 ans que j’ai entrepris ce virage à 180° dans ma perception « des choses et du monde » et mon itinéraire m’a fait passer par la Catalogne espagnole. Cette immersion en terre anarchiste a été le point de départ d’un engagement concret, au delà des seules idées et réflexions. Au contact d’Enric Duran et des camarades de la Coopérative Intégrale Catalane , j’ai pu toucher du doigt des modes d’action et d’organisation qui ressemblaient bien plus à l’idée que je me faisais de l’action militante : l’activisme social.

De retour en France, j’ai entrepris de m’impliquer dans les mouvements sociaux locaux. J’ai donc commencé à rencontrer des personnes engagées de longue date, et pour une bonne part, bien plus jeunes que moi. Beaucoup d’entre elles m’ont énormément apporté en terme de connaissances et de réflexion et m’ont réconciliée (au moins en partie) avec l’action militante de ce côté-ci des Pyrénées. J’ai réalisé que l’engagement de ces jeunes se fondait principalement sur leurs convictions, alors que pour ma part, je me suis contentée de goûter aux saveurs âpres de ce monde et de dire, passé un bon moment : « Très peu pour moi »

Depuis 5 ans donc, j’ai eu l’occasion d’observer de l’intérieur le militantisme en Pays Nantais, de le comparer à ce que j’ai pu découvrir dans les tout débuts de ma prise de conscience et je vous propose un tour d’horizon de mes constats et aspirations. Il s’agit, comme le reste de ce blog, d’avis personnels et d’idées qui n’engagent que moi mais qui je l’espère, peuvent apporter du grain à moudre à qui s’attardera sur ce billet. Les commentaires sont tous publiés (sauf bien sûr la liste classique des commentaires sexistes, racistes, homophobes, insultants etc…). Donnez vos avis ;)

CIC

Je n’ai jamais trouvé de dynamique aussi forte que celle que j’ai découverte outre-Pyrénées dès 2010… En tous cas, pas pour l’instant! Et malgré les efforts déployés pour importer l’expérience catalane jusqu’en Pays Nantais et une volonté (restée intacte) d’en partager les fruits, j’ai l’impression que sous prétexte de différences culturelles et historiques, on s’entête à vouloir employer des modes d’action obsolètes, dont l’impact et les résultats restent minimes rapport à l‘énergie déployée et aux risques encourus.

Pourtant, les mouvement sociaux catalans n’ont pas toujours fonctionné sur le mode actuel;  ils ont longtemps comme nous, connu le vase clos, les dissensions et l’éparpillement. Les modes d’action ont évolué depuis l’action d’expropriation d’Enric et les groupes qui aujourd’hui participent à la Coopérative Intégrale Catalane en sont ensuite passés par différentes étapes pour en arriver à la forme actuelle : Les publications Crisi?, Podem! et Rebelaos!, le Mouvement du 15-M et (bien sûr) la dégradation des conditions de vie d’une part grandissante de la population des suites de la crise systémique, ont jalonné ce processus.
Si elle a entre autres financé des projets locaux et la publication de Crisi? et Podem!, il faut rappeler que pas un euro provenant de l’action d’Enric, n’a servi à mener à bien les ambitieux projets de la CIC . Cette expropriation était avant tout destinée à dénoncer le plus largement possible le système financier en mettant en lumière les méthodes employées et les logiques qui l’animent. Or ce système n’a rien d’une spécificité catalane ; nous pouvons tout à fait adapter les critiques et les constats qui découlent de l’action d’Enric, à la situation que nous connaissons en France, ou à celles que connaissent les habitantEs d’autres régions du monde.

La manière dont s’est déroulée l’expropriation revêt quant à elle une importance primordiale. Le déroulement de cette action a été un pied à l’étrier vers d’autres modes d’action — plus ouverts et inclusifs — et une autogestion mêlant horizontalité et décentralisation. La Coopérative Intégrale Catalane a fondé son fonctionnement sur ces mêmes bases. L’autogestion, la gouvernance assembléaire, autant que le consensus qui articulent son organisation ont été redéfinis et ont démultiplié les possibles de manière exponentielle.  C’est une structure fractale, et ouverte aux non-membres partant du principe que touTEs peuvent y apporter puisque touTEs sont impactéEs par le système dominant. Une assemblée régionale est organisée chaque mois pour faire un point des actions en cours et de celles à créer. Des groupes affinitaires, des collectifs, qui existaient auparavant et partagent les valeurs portées par la CIC, ont rejoint cet élan et participent en y apportant leurs initiatives et leurs moyens humains, matériels et financiers. Les projets sont à la fois autonomes et interdépendants. Ils bénéficient du soutien de l’ensemble de la communauté mais si un venait à capoter, il ne nuirait pas au reste des initiatives.

Cette coopérative d’un genre nouveau est dite intégrale car au travers d’elle, on s’emploie à créer des réponses directes depuis la base, aux problématiques engendrées par le système. La CIC a entre autres permis l‘ouverture de centres de santé comme AureaSocial, d’écoles alternatives, l’ouverture d’un hacklab d’où sortent diverses productions libres, ou encore le rachat des dettes des personnes menacées d’expulsion par les banques. Elle facilite l’émergence de nouveaux projets grâce à son organisation décentralisée et son système économique intégral.

Le documentaire Retorn retrace fidèlement les étapes de ce processus et je ne peux que vous inviter à le visionner pour cerner un peu mieux l’historique de ce mouvement en perpétuelle expansion (cliquer sur le bouton CC pour activer les sous-titres en français ).

Revenons en Pays Nantais. La lutte contre l’aéroport et son monde génère un incroyable bouillonnement dans les groupes militants, et depuis l‘opération César, dans l’opinion publique locale et nationale. Rares sont les personnes qui n’ont pas d’avis sur la question et pour cause : Elle met en lumière la fracture entre raison d’État et bien commun. La violence inouïe de la répression policière qui s’est abattue le 22 février 2014 sur les opposantEs au projet d’aéroport, et la répression judiciaire qui a mené plusieurs de nos camarades en prison pour avoir tenu tête aux porcs ce fameux samedi, ont lézardé l’imaginaire commun d’un État garant de l’intérêt général.

Dans mon précédent article, j’ai entre autres soulevé l’impossibilité mathématique de construire des alternatives réelles au système capitaliste en s’appuyant sur les subventions versées par la représentation de l’État, quand l’État est le principal collabo des intérêts dominants et veille à ce que surtout rien ne change. Aujourd’hui, j’ajoute qu’il est tout aussi impossible d’envisager un rapport de force efficace en persistant à agir de manière isolée et en s’arc-boutant sur les modes d’actions que nous employons pour l’heure . La nécessité d’un changement radical de système se précise un peu plus chaque jour, qu’il s’agisse de l’angle social, écologique ou économique. Il devient de plus en plus évident que seul un rapprochement des luttes et des alternatives indépendantes à toutes les échelles (du plus local au plus global), permettra un vrai bouleversement de l’ordre établi ; la chute de ce vieux Monde.

A mon sens, toute création d’alternative doit incorporer les critiques du mode de gouvernance et des logiques de prédation du capitalisme. Le quotidien de chacunE est ancré dans l’idéologie dominante et chaque acte que nous effectuons nous y soumet bon gré mal gré. Le filtre des luttes est nécessaire pour saisir les enjeux et se mettre en mouvement. Je suis convaincue de la nécessité de lutter, mais je pense qu’il faut véritablement cesser de collaborer passivement avec le système dominant : Construire ensemble les moyens de notre autonomie tant collective qu’individuelle. Nos débats et nos expériences prendraient un tour nouveau si nous les ouvrions sur la réalité quotidienne de nos pairs, si nous tentions de trouver touTEs ensemble nos propres réponses aux problématiques soulevées depuis la base, et si nous entreprenions de les construire directement.

integrarevolucio

S’organiser de manière autogérée pour mettre en place des alternatives mais aussi générer des actions de désobéissance massive, et réamorcer la solidarité dans un quotidien devenu des plus individualisants, est certainement l’une des actions les plus efficaces qui puisse être opposée face à ce contexte déliquescent. Il s’agit de prouver par le fait que l’on peut reprendre le contrôle de nos vi(ll)es et de proposer à touTEs celleux qui partagent nos constats de nous rejoindre ou d’en faire autant. Je pense que c’est là aussi la meilleure manière d’arriver à bout des éructations rouge-brunes et autres gesticulations fascisantes qui jonchent de plus en plus l’espace public…

La fin de cet article est ouverte ; je n’ai pas idée de la tournure que prendront les choses chez nous, mais je peux vous donner un peu de matière quant à la continuité des actions des CatalanEs :
Deux ans seulement après son lancement, la Coopérative Intégrale Catalane touchait déjà environ 20 000 personnes sur toute la région. Elle s’est diffusée et a été répliquée dans plusieurs régions d’Espagne suite au Mouvement du 15-M et à l’appel à la Révolution Intégrale. Dans les quartiers, les villages, les cantons et les villes catalanes, on retrouve une myriade de petits groupes et d’EcoRéseaux en lien avec la CIC. Il existe à présent un réseau des Coopératives Intégrales et le modèle s’étendant à d’autres pays (d’abord en France et maintenant jusqu’en Belgique), ce réseau s’internationalise (tout en restant horizontal et décentralisé). Le 17 septembre dernier (6ème anniversaire de la publication Crisi?) la Fair.coop, « la coopérative planétaire pour la justice sociale », voyait le jour. Elle propose la construction d’un réseau mondial de transition post-capitaliste, et a entre autres ambitions, celle de « squatter les marchés financiers ».

Des outils révolutionnaires sont à portée de la communauté et il ne tient qu’à la communauté de s’en saisir.

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Pourquoi je n’irai pas à l’Alternatiba – Nantes

Depuis quelques mois, plusieurs associations nantaises se sont réunies dans l’optique d’organiser fin septembre un village des alternatives (clic)  sous l’étiquette « Alternatiba« . Les groupes porteurs d’alternatives sont invités à se mobiliser sur ce temps afin de présenter leurs initiatives sur l’espace public et de les faire connaître du plus grand nombre. La version nantaise qui se prépare se tiendra sur la place du Bouffay. Ça fait beaucoup de bruit dans le milieu associatif du Pays Nantais. plusieurs groupes dans lesquels je milite ont reçu une invitation. Après quelques recherches et plusieurs discussions, j’ai pris la décision de ne pas y participer et je m’en vais vous expliquer pourquoi. Mais d’abord, c’est quoi Alternatiba?
Affiche1-Alternatiba-Nantes1

Il s’agit en fait d’une formule propulsée par l’association basque Bizi. L’idée est de promouvoir la transition écologique depuis des collectifs citoyens locaux auprès d’un public peu ou prou sensibilisé à cette question. Les Villages des Alternatives se veulent être des tribunes pour la diffusion de pratiques soutenables et des moments de convergence entre les initiatives existantes. Les assos locales de plusieurs villes France qui se sentent proches des idées promues par Bizi se sont emparées de ce concept. L’association basque travaille principalement sous un angle réformiste. J’entends par là que leur activité consiste principalement à faire bouger les lignes des éluEs sur les questions écologiques. À Nantes, la version qui se prépare a un goût particulièrement amer. Car à l’aspect réformiste de l’initiative, qui n’était déjà pas pour me convenir, s’ajoute une organisation totalement ouverte à la récupération politique par les pouvoirs locaux. Or, proximité de la ZAD de Notre Dame Des Landes oblige, Nantes est ébranlée par un rapport de force omniprésent entre les volontés populaires et celles des Institutions et de leurs représentantEs.
Le terrain, ou plutôt le terreau qui est le nôtre, met au grand jour les pratiques des collectivités locales et des institutions en terme de manipulation de l’opinion publique et de répression des mouvements sociaux. Le cas nantais est aussi un excellent révélateur de la gestion du bien commun et esquisse parfaitement les logiques économiques en vigueur. Nantes ne fait évidemment pas figure d’exception, mais le théâtre d’action que l’on connait ici porte la lumière sur les rouages de la machine à laquelle on se retrouve confrontéEs dans nos résistances aux quatre coins du globe.

Bienvenue dans à Nantes, la ville aux mille-et-un artifices, où « démocratie participative », greenwashing, ESSwashing et artwashing font loi. On bétonnera une zone humide préservée pour construire un aéroport Haute Qualité Environnementale. Il est possible d’améliorer l’équipement existant, mais il est bien plus rentable de détruire des terres qui devrait nourrir les habitantEs… On expulse des personnes sous prétexte qu’elles squattent des bâtiments vides et on déroule un tapis de béton, de goudron et d’immeubles aux loyers prohibitifs sur des terres cultivables… Puis en parallèle, on crée Le Voyage à Nantes avec pour partenaires Vinci mais aussi Total ou ERDF. Et pour se faire de la thune et leur faire de la pub, on singe les guérillas bocagères/potagères qui avaient pris place dans l’espace urbain quelques mois plus tôt ; ou encore, on ouvre une pseudo « Villa Ocupada » quand une semaine plus tôt on a expulsé la maison de la ZAD à grands renforts de lacrymo et d’intimidations au flashball…
greenwash

Mais tout va bien! En tous cas, à voir la manière de laquelle s’organise et se positionne l’édition nantaise du Village des Alternatives, on pourrait vraiment le croire… En comparaison avec d’autres éditions d’Alternatiba dans d’autres villes, celle-ci est ô combien consensuelle, voire furieusement naïve. Serait-ce parce que plusieurs organisateurices et assos participantEs sont en lien étroit avec les collectivités locales (Nantes Métropole, Le conseil Général, la Région Pays de la Loire) soit directement, soit au travers de structures intermédiaires telles que les Ecossolies ou Ecopôle? Quand le partenariat n’est pas officiel, ce sont les subventions qui assurent la connexion entre les groupes et les institutions — et donc la subordination des premiers face aux secondes…

Selon vous, est-il possible de monter une association réellement écologiste et de percevoir en parallèle des fonds des collectivités locales et territoriales qui promeuvent le bétonnage de plus de 2000 hectares d’une zone humide? Peut-on se permettre d’être ouvertement critique sur les politiques menées par la mairie, le département et la région sans risquer de se faire sucrer les précieuses subventions?
Il m’a déjà été donné par le passé de débattre des incohérences entre les modes d’action et les enjeux locaux avec certainEs militantEs associatives qui aujourd’hui promeuvent l’Alternatiba-Nantes. Je me suis longtemps efforcée de comprendre leur positionnement. Mais après des événements tels que la manif du 22 février, la répression d’Etat ultra violente qui s’en est suivie, l’acharnement judiciaire qui sévit encore sous le signe de l’exemplarité et la déclaration de Jacques Auxiette , j’avais espoir de voir cela évoluer… Que dalle!
Pas une revendication contre l’aéroport et son monde, pas un mot sur la répression et les peines d’abattage qui tombent en cascade sur les militantEs et les lampistes. On critique en revanche la réaction des manifestantEs, qui se voient qualifiéEs de violentEs…  A les entendre, il y avait des bons militantEs et des mauvaisEs militantEs : les pacifistes (elleux) et les violentEs (nous!?!). Ces jugements ineptes ne les ont pas empêchéEs d’aller sur la ZAD les 5 et 6 juillet derniers pour faire la promotion de leur Village des Alternatives. Illes sont contre l’aéroport à titre personnel (chut!) mais illes ne se privent pas de fricoter avec les institutions qui promeuvent ce projet. Illes pensent certainement « avoir plus de poids » auprès des décideureuses et préfèrent pour cela la mettre en veilleuse… Quoi de plus logique? Il serait malvenu de mordre la main qui nourrit, qui abrite, et offre des facilités…. L’Alternatiba locale sera donc respectable et citoyenne. Elle cherche l’assentiment de la population afin d’attirer l’attention des éluEs sur les initiatives présentées. C’est du Colibris trait pour trait ( d’ailleurs on y reviendra bientôt, à Colibris!). Et pendant ce temps là, on bétonne, on mure, on mutile, on emprisonne mais silence! Il ne faut pas froisser, même le plus injuste des pouvoirs si l’on veut gagner ses faveurs. Ne faisons pas de vagues, ni ne soyons « trop radicales ».

« Changer le système » (capitaliste?) clame l’Alternatiba, quand il devient de plus en plus évident qu’il faut changer de système (économique et politique). Ce Village des Alternatives façon beurre blanc ne traite ni plus ni moins que d’aménager le système capitaliste de façon plus vivable pour (au moins) une part de la population. Relocaliser l’économie dominante au travers du consommer local, du consommer bio et équitable labellisés, même à l’aide de monnaies complémentaires, ne fait que modifier l’identité du premier destinataire du paiement qui se retrouvera à un moment ou un autre réinjecté dans le système bancaire. Soulignons au passage qu’il est nécessaire d’avoir de l’Euro pour entrer dans la ronde de cette consommation responsable. Exit donc les plus précaires… La logique du tout marchand ne se voit pas non plus remise en cause par ces initiatives. Il en résulte la création d’un appendice plus vertueux — du moins en apparence — au système capitaliste… On change le pansement mais en aucun cas on n’envisage de penser le changement.
C’est un non-sens de croire qu’il soit possible de créer de vraies alternatives en occultant les luttes sociales et environnementales comme se prépare à le faire l’Alternatiba-Nantes. Pourquoi voudrait-on « faire autrement » si la manière de laquelle nous sommes géréEs depuis « en haut » nous convenait? Construire des alternatives est par essence un acte politique et révolutionnaire. C’est une manière de se réapproprier en tant que groupes et que personnes, des thèmes de la vie quotidienne (alimentation, travail, modes d’échanges, production, propriété privée et valeur d’usage…). En s’interrogeant sur les tenants et aboutissants de la manière dominante de répondre aux nécessités basiques et sur les manquements des institutions, on en vient à imaginer d’autres façons de pourvoir à des besoins communs à touTEs, tout en apprenant à s’organiser selon nos propres codes : On autogère, on autofinance, et on décide ensemble, en dehors de toute hiérarchie, loin des normes et des conventions en vigueur dans les partenariats institutionnels. On sort complètement du système de représentation et du schéma de l’Etat Providence en autogérant le bien commun. On arrête ainsi d’alimenter par tous les moyens possibles l’économie capitaliste, on s’en libère, pour désobéir de plus en plus systématiquement.

Le choix de la consensualité est à mes yeux celui de la servilité, et s’il m’est possible d’entendre que certainEs puissent avoir peur de l’inconnu, il m’est en revanche compliqué d’avoir de l’empathie pour les fondamentalistes républicardEs qui croient encore à l’Etat Providence et à la répartition des richesses. Les actualités fissurent quotidiennement la confiance des populations dans « leurs » institutions et les méthodes de gouvernance. C’est la peur qui maintient l’ordre, on le voit clairement dans notre propre ville entre la criminalisation des luttes (notamment la lutte contre l’aéroport et son monde, mais pas que…), l’omniprésence policière et l’apparition de milices fascistes « anti-racailles » dans le tram (initiative de Génération Identitaire…). A présent que nulLE ne peut occulter les méthodes employées par  les pouvoirs locaux, il est temps de se positionner clairement et c’est loin d’être le cas de l’Alternatiba. On ne peut indéfiniment faire le grand écart entre ses convictions et ses actions. La création d’alternatives indépendantes devient une nécessité vitale dans le processus d’invention d’une autre société. C’est pour toutes ces raisons que je ne me rendrai pas place du Bouffay les 27 et 28 septembre. Cet article, c’est mon préavis de grève!

Et parce qu’il n’est pas possible de parler de tout dans un seul article, voici un écrit d’un membre de l’Alternatiba Lille traitant de l’infiltration par des néo-fascistes de l’édition Lilloise… Infiltration possible grâce au caractère faussement « apolitique » mis en avant par les organisateurices… : http://societedelinformation.wordpress.com/2014/07/24/alerta-antifascista-appel-aux-militants-francophones-dalternatiba-alternaziba-sur-le-virus-rouge-brun-qui-nous-menace/
Plus construit sur le même thèmes de l’infiltration de l’Alternatiba Lille : http://luttennord.wordpress.com/2014/07/26/les-amities-fascistes-de-alternatiba-lille/

Précaires de tous les pays, unissons-nous!

J’ai pris ma retraite à l’âge de 27 ans. C’est le mal-être personnel qui m’a poussée à sortir du salariat. Il m’a d’abord fallu mettre des mots sur mes maux, comprendre comment j’en étais arrivée là. Puis j’ai dû me confronter au jugement sociétal, celui des institutions, et celui de mon entourage. Un entourage bienveillant mais très inquiet, à qui ma situation faisait peur et que ma décision de ne plus travailler a beaucoup déstabilisé. Je me suis trouvée de nouvelles marques en dehors du cadre idéologique qui m’avait, dès le passage sur les bancs de l’école, façonnée selon les codes de l’organisation du travail en vigueur.

Je refuse de travailler. Vous m’imaginez peut-être — non sans grincer — glandant allègrement dans un hamac bleu blanc rouge, aux frais de l’État Providence. Il vrai qu’il m’arrive de buller, et certainement plus que la moyenne. La paresse, c’est ne rien faire physiquement, c’est aussi ne pas se laisser accaparer l’esprit par des choses extérieures à soi. Glander, c’est pénétrer dans l’antichambre de la réflexion. Je jouis d’un temps précieux que j’emploie à observer, à créer, à réfléchir… J’ai du temps pour m’épanouir et du temps pour aimer aussi. Depuis 7 ans que j’ai pris ma retraite, je fais majoritairement ce qui me plaît, et à mon rythme. Je choisis mes contraintes et n’accepte que celles qui font sens pour moi. J’aurais aujourd’hui beaucoup de mal à me mobiliser pour un salaire quand la contrepartie en serait la perte de ce précieux temps dont je jouis ; le temps de lire, de réfléchir, d’écrire, de créer et monter des meubles en carton. Le temps de filer des coups de main, le temps de prendre soin des mienNEs et de moi… De me sentir libre.

Une croyance largement répandue est de considérer le chômage comme dévalorisant voire carrément dégradant. Si le chômage est dégradant, j’en conclus que le travail est valorisant, mais de quelle forme de travail parlons-nous? Car dans la société que nous connaissons, ce que l’on appelle travail comprend en premier lieu le travail salarié ; le fait d’être employéE à une tâche en l’échange d’un salaire. J’aime jouer les avocates du diable en cherchant des arguments en faveur du salariat, mais rien ne tient. Si je peux concèder qu’un salaire améliorerait potentiellement ma condition sociale, je trouve en revanche bien mal rétribué le temps et l’énergie gâchées pour le compte d’une entreprise. Quand il m’arrive de ne plus savoir quoi faire dans une journée, que je peine à me fixer sur une activité et que même flemmarder m’est difficile, l’idée qu’un emploi régulier pourrait me cadrer et m’éviter de réfléchir peut me traverser l’esprit… Mais juste le traverser, car assez rapidement j’entrevois le train-train routinier et abêtissant auquel me promettrait un tel quotidien. Et quand je tente de me figurer le travail comme le lieu d’une vie sociale, c’est le souvenir des tortures managériales et de la concurrence imposée au sein même des équipes qui me revient. Impossible d’imaginer nouer des relations d’amitié sincères entre collègues dans ces conditions. Ces moments de cogitation et d’autocritique, sont autant de renforts dans mon positionnement. Pour moi c’est classé : Plus jamais ça.

Après oui, c’est vrai que quand on se retrouve au chômage et que du salaire on passe à l’Allocation de Retour à l’Emploi, c’est un peu rude. Et il n’y a pas que les revenus qui se cassent la gueule, le statut social dégringole lui aussi. L’imaginaire commun laisse entendre qu’il vaut mieux gagner peu si tant qu’on le gagne. C’est très vieille France comme croyance : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Limite catho! Enfin toujours est-il qu’en plus de perdre des thunes, on perd en respectabilité à être au chômage. On devient la proie des institutions (et de leurs contrôles), des médias et des politicienNEs qui tirent à boulet rouge sur « l’assistanat », et de touTEs celleux qui n’hésitent pas à dénigrer leurs pairs « privéEs » (ou pas) d’emploi afin de réclamer plus de reconnaissance (illusion de la méritocratie…).
Mes années de salariat ne m’ont jamais apporté plus qu’un SMIG. Je n’ai pas vraiment souffert de la réduction de mes revenus puisqu’elle s’est équilibrée de fait : j’économisais les trajets quotidiens, l’entretien de bagnole, les frais de garde… Ma manière de consommer s’est progressivement modifiée elle aussi. Aller vite ça coûte cher. Les plats préparés dégueulasses que j’achetais tant que je bossais étaient eux donc très chers. Un beau jour, j’ai compris le message que me passaient les barquettes microondables de lasagnes ou de hachis parmentier : « Tu dois aller vite et je t’aide à le faire. Alors oui, mon goût est plus que moyen et mes ingrédients, plus que douteux… Mais ne dit-on pas que le temps, c’est de l’argent? Mon rôle de plat surgelé est de t’aider à gagner la course.  Les  20 minutes de liberté que tu ne passes pas à cuisiner valent bien les 5€ que je te coûte! » .  De là on est passéEs au fait maison et d’autres changements ont suivi. Quand au terme de l’ARE je suis passée au RSA, les 40% de revenus que j’ai perdu ont amplifié la cadence de délestage du superflu. Le « moins j’en ai, mieux je me porte » est devenu un art de vivre. Depuis, je pare avant tout à l’essentiel, à ce dont mon fils et moi avons réellement besoin pour vivre  et je n’ai pas l’impression d’y perdre, au contraire!

Cette façon de vivre porte un nom, c’est la simplicité (ou sobriété) volontaire. La critique sociale du travail doit s’accompagner d’une interrogation de nos vrais besoins. Avons nous vraiment besoin de toutes ces choses que nous accumulons, ou de ces services que l’on se prend à souscrire sous prétexte de se « faciliter la vie » ? A vouloir se libérer des contraintes naturelles inhérentes à l’être humain, on s’aliène à du faux, du toc. Notre société de consommation est fondée sur la croissance et c’est une croyance à abattre de toute urgence. La vidéo qui suit explique la logique de croissance et les intérêts (aux antipodes des nôtres) qu’elle sert.

Ma démarche personnelle s’est politisé peu à peu, et de fil en aiguille j’en suis venue à creuser sur les logiques qui « m’imposaient » de fonctionner comme je l’avais fait jusqu’à mon virage. J’ai assez rapidement envisagé deux possibilités : celle de continuer mon petit bonhomme de chemin sur mon sentier de sobriété heureuse dans mon coin, ou celle de partager. Je suis revenue de Catalogne avec une évidence en tête : Quand les précaires, les chômeureuses, et toutes les p’tites gens comme qui dirait, retrouveront le sens du mot solidarité et comprendront que c’est à elleux qu’il revient d’autogérer le quotidien, on aura fait un grand pas. Il  fallait partager ces idées, ces pratiques que j’avais découvertes outre Pyrénées. La solidarité fait défaut à nos luttes. Elle est encore trop minoritaire pour que le bras de fer à mener contre les artefacts du capitalisme soit équitable, mais il n’en tient qu’à nous d’agir pour qu’elle s’immisce dans nos quotidiens. Des fois il suffit de filer un petit coup de main à ses voisinEs, d’autres fois, de soutenir le squat de migrantEs qui s’est établi à côté de chez soi, ou encore de créer avec des potes une petite épicerie sèche autogérée et autofinancée, ouverte aux habitantEs du quartier…

« Si un jour on atteint les 500.000 chômeurs en France, ça sera la révolution. » George Pompidou – 1967.

Aujourd’hui, nous sommes prêts de 9,5 millions de chômeureuses en France toutes catégories confondues, en comptant avec les RSAistes, les AAHistes, les sans-droits toutes catégories, et les jeunes de moins de 25 ans qui ont droit à peau de zob. 9,5 millions de personnes qui galèrent plus ou moins et dont une part se retrouve confrontée aux questionnements et constats que j’ai évoqués plus haut. 9,5 millions de personnes qui en se rencontrant peuvent débattre de la valeur travail et mieux appréhender leur rôle de précaires. Car la précarité joue un rôle de premier ordre dans la machinerie capitalistique. C’est grâce à la précarité croissante et à la peur qu’elle suscite que le patronat peut faire adopter à un gouvernement bourgeois (UMP/PS/MODem/FN…) toutes les mesures de flexibilité possibles et imaginables. C’est grâce à l’existence de cette masse précaire que des salariéEs acceptent de voir leurs conditions de travail se dégrader et leur salaires baisser pour éviter — ou tout du moins repousser l’échéance — d’une délocalisation ou d’un dégraissage des effectifs…
Les salariéEs sont atomiséEs, misES en concurrence, et sont pris au piège de la course permanente. Cette France qui se lève tôt est absorbée par sa perpétuelle fuite en avant, l’illusion du confort et de la reconnaissance sociale de leur statut. Les chômeureuses sont une masse, une communauté à part entière rassemblée sous le dénominateur commun de la précarité. Etre au chômage c’est  jouir d’un temps que l’on peut allouer à se trouver, réfléchir, comprendre l’ordre des choses et travailler à le renverser. On a tout le loisir de se rencontrer, de débattre, de s’organiser, de s’entraider, de résister et de désobéir ensemble. S’il est une révolte qui fait trembler le patronat et l’Etat, c’est bien celle des chômeureuses… Des millions de personnes qui n’ont plus rien à perdre ou si peu, et qui peuvent allouer tout le temps qu’elles souhaitent à la lutte et à la construction d’une nouvelle société.
Face aux radiations de Pôle Emploi, aux contrôles divers et variés, face à la guerre ouverte à « l’assistanat », la solidarité est la meilleure des réponses qui est à apporter. Et ce qui est vrai pour la résistance face aux institutions l’est aussi dans la construction d’autres façons de vivre et de pourvoir à nos besoins. Employer son temps à satisfaire à ses besoins est une première chose, mais on ne peut pas s’autosuffire en tout. Partager ce qu’on sait faire, ce dont on n’a pas besoin, ce qu’on a en trop avec d’autres sans recourir à l’Euro est une base pour touTEs celleux qui font le choix de l’autonomie.

…Qu’attendons-nous?