Réfléchir, c’est déjà désobéir… Pensar, ja és desobeir

Tout début 2009 (soit l’année suivante), je rencontrais M.. On s’était donné rendez-vous à l’une des premières manifestations organisées contre l’austérité après avoir échangé sur internet via un certain M…C (eh oui!). Quelques mois plus tôt, Lehman Brothers avait fait faillite. Depuis, on apprenait qu’aux Etats-Unis et en Espagne, des milliers de personnes perdaient leurs maisons à cause de « produits boursiers toxiques ». M. et moi avons très rapidement évoqué cette crise qui nous inquiétait touTEs. Il lisait beaucoup, sur internet et dans des journaux aussi. Des journaux que je n’avais pas l’habitude de lire. Nos dimanches matin étaient rythmés par les podcast de Là-bas si j’y suis et son fameux répondeur… Chez lui traînaient quelques exemplaires de « La Décroissance« . La première fois que je suis tombée dessus, je me suis demandée s’il était pour le retour à la bougie. J’avais une idée préconçue du concept de décroissance avant de commencer à feuilleter ce canard. Cette analyse m’avait été livrée clé en main par les médias mainstream dont la plupart sont propriétés de grands groupes et comptent de grandes fortunes dans les rangs de leurs actionnaires. Quoi de plus logique donc, que de jeter le discrédit sur les partisans d’une idéologie diamétralement opposée à la leur? Au fil de nos discussions, j’ai pris conscience de ce que les médias dominants instillent dans les têtes avec un air de ne pas y toucher, et du pourquoi de cet état de fait. L’architecture médiatique étant basée sur la propriété des moyens de diffusion (et de facto, par l’argent qui permet d’en acquérir le titre de propriété), les journalistes étant majoritairement issuEs  d’une même classe sociale, le tout demeurant un microcosme très fermé, il coule de source qu’il n’y a pas d’intérêt à promouvoir autre chose que le « capitalistic way of life ». Je savais que l’information n’était pas neutre depuis longtemps déjà, mais il était intéressant de comprendre que Libé, Le Figaro, M6, TF1, Ouest-France donnaient de la voix dans une même direction, et surtout, pourquoi. Avec lui, J’ai découvert Noam Chomsky et commencé un travail d’auto-éducation, en glanant d’autres éclairages sur le contexte et sur l’histoire. J’ai pris goût à traîner chez les marchands de journaux et entrepris de m’abreuver régulièrement à des sources subversives, plus riches et diversifiées, autrement plus critiques voire carrément acide que ce que j’avais pour habitude de consulter. Sur ma table de chevet, sur les tables du salon et de la cuisine, jusque dans les WC, se sont accumulés les Monde Diplomatique, Fakir, Article 11, et autres CQFD…  Cette diversification de l’information m’a amenée vers des analyses plus poussées et ouvertement orientées à gauche de la gauche, voire tout en bas de la gauche.

M. est partit en voyage pour plusieurs mois fin 2009 et les trois premiers mois de son absence, j’ai erré chez moi, entre bureau et atelier de meubles en carton. Je m’abreuvais de mes lectures de presse indépendante, d’émissions radiophoniques et de documentaires en cascade. Je voulais continuer à apprendre, à tenter de mieux appréhender ce système que je découvrais être « le capitalisme ». C’était une période assez intense, voire carrément dangereuse car je fus un temps happée par des théories conspirationnistes. Encore une fois, les discussions avec M. — bien que virtuelles — m’ont permis d’y voir plus clair et d’écarter ce gloubiboulga nauséabond de mon cheminement.
Fidèle auditrice de Là-bas si j’y suis, je bossais sur un meuble dans mon petit atelier et chaque après midi, j’attendais impatiemment 15h. Ce 1er mars 2010, je ne pouvais pas imaginer que l’émission que mon petit poste allait crachoter me bouleverserait à ce point. C’était un entretien entre Mermet et Frédéric Lordon : « Et si on fermait la bourse? ».  Ça a été comme un coup de massue, une évidence. Fermer la bourse, ça semble impossible… Sauf quand c’est un chercheur au CNRS qui le propose.
Ça m’a fait réaliser que le système capitaliste entretenait lui-même le mythe de son unicité, et qu’il était maintenu par un décor de carton pâte et par la foi des gens dans un système de valeurs : argent, mérite, réussite sociale, signe extérieur de richesse (propriété)… Cette émission clôturait en quelque sorte la réflexion que j’avais entrepris depuis mon burn-out, d’abord sur moi-même, puis sur le système et sa logique mortifère. Tout ce que j’avais mal vécu dans toutes les strates de ma vie:  l’individualisme et le mépris pour l’existence de l’autre, le déni de la souffrance d’autrui, la volonté d’être « mieux » ou « plus » que l’autre, d’être « vuE », d’être « (re)connuE », l’amour du pouvoir, la volonté de dominer, la peur d’être léséE, la passivité face à l’inacceptable, l’impossibilité de partager, de faire confiance, d’être solidaire… Tout était clairement lié. En capitalisme, il est logique qu’unE « assistéE » morfle (en tous cas plus qu’unE smicardE), on hait les fonctionnaires que l’on considère privilégiéEs (d’autant que ça coûte cher, les fonctionnaires!), et les « clodos » méritent d’être dans la merde surtout qu’on est déjà bien gentilLEs de faire du caritatif. En capitalisme, il fait bon « travailler plus pour gagner plus », et ainsi en avoir plus pour consommer plus, et jeter plus c’est pas grave… Tout ça, ça fait de la croissance!  Je réalisais qu’il fallait dénouer, lien par lien, la camisole capitaliste. Elle a beau être chamarrée et confortable, elle n’en demeure pas moins une camisole. Mais je n’avais aucune idée de comment procéder pour parvenir à cette fin. J’ai eu un bon moment de désespoir, mais par chance, quelques jour plus tard je suis tombée sur un entrevue avec Enric Duran dans CQFD.
Cet activiste catalan avait exproprié 492 000 Euros à 38 banques par le biais de 69 opérations de crédits trois ans plus tôt. Le papier était assez court, mais il y était question des suites de cette expropriation. Il avançait qu’il était possible de vivre sans argent en organisant une vie sans capitalisme. Ça a piqué ma curiosité à vif. Le soir même, je trouvai le contact d’Enric et lui écrivais. Nous avons entretenu une correspondance très régulière durant une ou deux semaines mais elle ne suffisait pas à me figurer tout ce qu’il pouvait me décrire. Ça semblait « trop beau pour être vrai ». Il finit par m’inviter à venir voir de mes yeux la transition qu’ils avaient entamée. Il m’enjoint à participer aux premières rencontres anticapitalistes internationales que ses camarades et lui organisaient à Ruesta, en Aragon. J’ai pris mon sac à dos et avec 40€ en poche et je suis partie, en stop. Direction Barcelone.

Rimaia

Université Libre la Rimaia (la brèche) Lutter, créer le pouvoir populaire.

C’était la première fois que j’allais en Catalogne espagnole. J’étais partagée entre la curiosité et la crainte d’être déçue par ce que j’allais trouver. Après deux jours de road trip en solo, j’arrivais au point de rendez-vous. Enric m’a accueillie à la station de métro Fontana et nous avons filé vers un squat appelé la Rimaia (la brêche). Ce fut un des premiers lieux où j’ai été hébergée, un immeuble de 9 étages occupé dans sa totalité. Y vivaient des activistes, des étudiantEs, des artistes, des hackers, des ingénieureuses et plein d’autres personnes aux profils hétérogènes. Au rez de chaussée se trouvaient des espaces d’activités ouverts au public chaque après-midi : un Hacker-space, une bibliothèque « libre et spontanée », ainsi qu’un espace immense dans lequel pouvaient se tenir des discussions, des assemblées, des conférences, des projections et des fêtes. Le soir de mon arrivée, Enric animait une discussion sur le projet de Coopérative Intégrale Catalane, le nom de l’alternative au capitalisme dont il était question dans CQFD. Mon castillan pouvait être daté au carbone 14 et naturellement, bon nombre de participantEs à la discussion s’exprimaient en catalan. Les sujets qui étaient abordés me dépassaient et j’étais éberluée du tableau qui m’était dépeint et de la gravité de certaines situations. J’avais des nœuds dans le crâne et la fatigue du voyage n’aidait pas. Après la discussion,  nous sommes allés nous promener sur les quais du port de Barcelone et j’ai pu exprimer mes doutes, mes questions, à Enric. C’est là que ce que j’appelle aujourd’hui mes « œillères systémiques » se sont cassées la gueule. Au travers de ce qu’il me décrivait, je découvrais un champ d’action autrement plus large que celui que j’entrevoyais jusqu’alors. J’arrivais à voir des possibles à notre portée.
Enric travaillait d’arrache-pied et dédiait sa vie entière à la cause, il l’avait fait au risque de se retrouver derrière les barreaux. Il avait le courage de ses opinions et une modestie telle que c’en était transcendant. Il partait du principe que si lui avait mené cette  action d’expropriation, n’importe qui pouvait en faire de même. Là il a démonté ma vision étriquée de la politique. J’étais encore très étanche à l’idée que des actions locales puissent vraiment faire bouger les choses car je me figurais des solutions à échelle de l’État-nation. J’évoquais donc l’idée de créer un nouveau parti politique pour mettre en place ce système dont Enric parlait si l’on voulait que tout cela ait un vrai impact sur la société. Le catalan anarchiste a fini de démonter ma dernière œillère. Il partait du principe que la démocratie représentative était l’œuvre de la bourgeoisie, une bourgeoisie qui détenait tous les pouvoirs (politique, économique et médiatique). Ne souhaitant pas se voir retirer ses privilège, elle se contentait d’assurer un semblant de paix sociale en accordant ici et là quelques miettes, quelques droits. Des droits qu’elle pourra selon son bon vouloir, décider de retirer à la classe laborieuse, comme c’était le cas en Espagne depuis le début de « la crise ». Il fallait donc selon lui, se réapproprier la souveraineté populaire que l’on avait déposée entre les mains des éluEs et mettre en place une vraie démocratie, la seule qui soit : une démocratie directe. Si  les acquis sociaux étaient si simple à détricoter, cela démontre toute l’illusion de l’Etat Providence. Il faut donc que les habitantEs se réunissent pour autogérer le bien commun, le protéger et l’assurer à touTEs. La gouvernance assembléaire étant l’organisation la plus souveraine qui soit, s’organiser le plus localement possible et s’interconnecter entre touTEs est la clé de voute d’un vrai pouvoir populaire. Les institutions perdraient toute légitimité et verraient croître en nombre et en intensité les actions de désobéissance, la peur s’effaçant par l’assurance du nombre. Dans un mode d’action comme celui ci, la méthode à appliquer est la preuve par l’exemple et l’essaimage se fait de manière naturelle.

Il m’aura fallu aller en Catalogne pour comprendre ce que sont l’autogestion et l’anarchisme. C’était la première fois que je me reconnaissais dans un mouvement sans avoir à faire violence à mes valeurs pour intégrer le cadre proposé. Je réalisais soudain que j’étais anarchiste depuis toujours et que l’éducation de mes parents et celle dispensée par les années de formatage de l’école, m’avaient appris à accepter quelque chose qui me brutalisait intérieurement. On m’avait enseigné l’autocontrainte, je m’étais créée un flic intérieur qui me rabrouait sans cesse et dictait ma conduite. Une conduite que la gamine altruiste d’antan n’aurait pas acceptée de suivre. Ce soir là, sur le port de Barcelone, je suis redevenue la gamine altruiste, l’idéaliste de laquelle on disait tendrement (mais avec une pointe d’inquiétude quand même) qu’elle était une « bonne poire » (et se ferait toujours avoir…).

Toutes les conditions étaient réunies pour que je m’engouffre dans la brèche. Pour que je quitte ce vieux monde qui me désespérait afin d’aller vers celui des possibles. On ne me connaissait pas et on m’accueillait à bras ouverts pour me faire découvrir une autre façon de vivre et d’organiser le quotidien, en toute simplicité. On partageait avec moi, sans compter. L’argent était secondaire. La convivialité fleurait bon à tous les étages de la Rimaia où nous avons été jusqu’à une bonne quarantaine. SeulEs 25 personnes faisaient partie du collectif et la quinzaine d’autres occupantEs, centraliséEs au 2ème étage, n’étaient que de passage. Nous nous partagions une salle de bain (comprenant les seuls WC fonctionnels de l’immeuble), le tout sans trop de mal, ainsi qu’une cuisine assez petite et des lieux communs tels que l’immense comedor (réfectoire), ou la laverie, sur le toit de l’immeuble. On passait des moments intenses, on refaisait le monde au p’tit dej sur un fond de guitare aux accents gitans tandis que le soleil perçait dans le comedor par la véranda. Davide faisait ses sculptures et ses expériences sur les énergies libres au 1er, Maria bidouillait l’électronique et Enric m’emmenait à travers les couloirs du métro à l’InfoEspai où je participais à l’organisation des rencontres postcapitalistes de Ruesta lancées par « Redes en Red » (« Réseaux en Réseau »). Le collectif Crisi et l’EcoXarxa Barcelona (en catalan, « xarxa » signifie réseau et se prononce « charcha ») étaient en charge de l’organiser et d’en gérer la logistique. Les bidons d’huile d’olive, les plats à paella géants, les paquets de céréales et de légumineuses et de café zapatiste s’accumulaient dans l’entrée de l’Infoespai. Pendant ce temps, l’équipe dont je faisais partie s’attelait à organiser l’hébergement, les covoiturages, les animations, et à préparer les bases de l’autogestion sur place en constituant des groupes en fonction des réponses des participantEs au formulaire d’inscription.

REDES-RUESTA

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