Il faut choisir : Être libre ou se reposer

Ruesta, un petit village (presque) abandonné et donné en concession à la CGT espagnole (rien à voir avec la CGT française, je précise..!). Ce lieu avait été choisi car il était au cœur du mouvement Yesa NO! Les bâtiments rénovés, le camping, toutes les initiatives menées par le syndicat anarchiste étaient destinées à finir sous les eaux du lac de retenue de Yesa car le barrage (construit sous Franco) devait être agrandi. Un demi millier de décroissantEs, d’anarchistes, d’altermondialistes, de tiers-mondistes (et même quelques hippies…) venuEs de toute l’Espagne, s’y sont réuniEs pour  5 jours d’ateliers, de débats, de partages de connaissances et de pratiques, de mise en réseau. On parlait de se réapproprier les thèmes de la santé, de l’éducation, du logement, de l’alimentation et aussi, de l’économie…

Chaque matin, après le petit déjeuner, une assemblée d’autogestion se tenait sous l’abri qui faisait office de réfectoire. On y organisait la vie quotidienne du campement et on déterminait les thèmes des différents ateliers de la journée, leurs moments ainsi que les temps de mise en commun : Tout émanait des participantEs. Au sein des commissions et des groupes de travail des personnes se réunissaient pour partager les expériences qu’elles menaient avec leurs collectifs, émettre de nouvelles propositions, débattre… C’était riche, mais tellement riche que je m’y paumais, d’autant que mes réflexions personnelles allaient bon train en parallèle. Enric était très actif sur l’axe économique, surtout dans la thématique de l’économie alternative.

Une partie du campement

J’ai donc surtout passé ce temps à observer, à discuter avec des personnes de tous horizons et puis à lire un exemplaire de Podem! que m’avait filé Enric. C’était une mine d’informations, les articles suivaient le même fil conducteur que les rencontres de Ruesta et, même après mon retour, le lire et le relire m’a beaucoup aidé à comprendre les initiatives catalanes. Le Manifeste du collectif Crisi m’a littéralement transcendée et me tourne encore régulièrement en tête. Jamais auparavant je ne m’étais sentie « faire partie » d’idées évoquées dans un texte, mais là dès les premières lignes, je me suis sentie incluse dans le « nous » qui s’exprimait.

Nous sommes en rébellion contre le vieux monde.
Nous déclarons le naufrage de la civilisation de la propriété privée non utilisée.
Nous proclamons la nouvelle ère du droit d’usage, de l’économie des ressources et des biens communs.
Le 17 septembre 2009, après quelque mois de transition, nous commencerons à vivre sans capitalisme.

Il faisait encore bien froid dans les pré-Pyrénées début avril, à tel point qu’on avait touTEs du mal à dormir, attiréEs que nous étions par le seul lieu où l’on pouvait se réchauffer : une petite cabane avec un gigantesque foyer ouvert où l’on faisait chauffer les cafetières et les casseroles d’eau pour faire nos toilettes un peu moins rudement… Et où l’on continuait à refaire le monde! J’ai levé le camp avant la fin des rencontres ; j’étais épuisée mais étrangement débordante d’énergie, comme « nourrie ». Je suis repassée à la Rimaïa où je suis restée une journée le temps de dire au revoir à ses habitantEs et je suis repartie vers le pays Nantais, totalement retournée. J’avais eu la preuve qu’il était possible de vivre sans capitalisme, et je me demandais ce que j’allais faire de ma peau avec cette certitude gravée dans le crâne. J’envisageais deux options : partir m’installer en Catalogne et prendre part à la CIC ou tenter d’en importer le concept en Bretagne.
Le retour a été très étrange : Durant ce voyage en stop j’ai pu débattre avec un chauffeur de poids-lourd complètement aliéné sans que cela n’attaque ma motivation à bouffer ce monde, retourner le cerveau du contrôleur de la station du métro Toulousain où l’on m’avait déposée pour qu’il me laisse passer sans payer (il a bravé sa hiérarchie en me laissant finalement passer et en me disant qu’il se foutait finalement de perdre son deuxième taf!), et j’ai fini le trajet avec un conducteur qui traversait un moment très compliqué sur le plan perso, en voyageant sur fond de Stupeflip (une découverte musicale qui m’est restée depuis!) et qui a squatté mon canapé le soir de mon retour au bercail.

Je n’avais rien d’une « militante » (et je pense à présent que cette qualification nous dessert plus qu’autre chose, mais j’essaierai d’y revenir dans un autre article…) . Tout ce que j’avais pour moi se résumait à des convictions, des ressentis, un mal être dans ce monde. Ce voyage initiatique m’a apporté des réponses et enrichie de notions nouvelles. J’y ai découvert l’autogestion par la pratique, les dynamiques collectives, et ça a ancré en moi la certitude qu’il était possible de s’auto-organiser pour venir à bout du système dominant et de l’organisation cadrée « par en haut » de la société. Mes seules connaissances et références découlaient de quelques lectures de presse indépendante, d’écoutes radiophoniques, de recherches et des discussions de fonds partagées avec M., Enric et les CatalanEs en lutte. À mon retour, je n’avais pas tout compris de la Coopérative Intégrale Catalane à naître, mais j’avais la chance de pouvoir poser toutes mes questions à Enric et de profiter de ses conseils en matière de méthode. Je suis revenue convaincue que nous pouvons (et devons) nous réapproprier nos vi(ll)es.

De retour à Nantes, j’ai spontanément commencé à participer à des mouvements sociaux et tout un pan de la vie locale que j’ignorais jusque-là s’est révélé, loin, très loin des syndicats et des formations politiques classiques. Ça va en faire rire plus d’unE, mais toute Nantaise que je sois, je ne connaissais rien à la lutte anti-aéroport avant d’en avoir entendu parler plus en détails d’abord outre Pyrénées (et plus tard, lors de la mobilisation contre la loppsi 2). Comme une bernique accrochée à son rocher, je suis restée à Nantes à tenter de comprendre la réalité locale tout en continuant de travailler sur le concept de Coopérative Intégrale pour le diffuser, le partager. J’étais persuadée que ça valait le coup de tenter, de voir si l’idée prenait en Pays Nantais.

25-s 2010

25-S 2010- Expropriation de la banque Crédito Español

M. est rentré de voyage au début de l’été et peu après la rentrée 2010 le mouvement contre la réforme des retraites commençait en France, tandis qu’en Espagne on luttait contre la réforme du travail (une réforme qui se fait chez nous, petit à petit entre pacte de responsabilité, loi Macron & co) . Nous nous sommes donc retrouvées à nouveau à battre le pavé ensemble comme à nos débuts, à la différence que cette fois nous voulions faire plus que défiler et débattre entre nous. Nous ne manifestions pas pour la retraite à 60 ans. Nous donnions de la voix pour pas de retraite du tout, pour le droit d’employer sa vie à autre chose qu’à bosser/consommer/crever à plus ou moins petit feu.

Selon nous, il n’était pas soutenable d’espérer une plus juste répartition des richesses basée sur une croissance infinie (et de fait impossible… Mais ça vous le savez!). Quand on se place de la sorte, les retraites deviennent des pansements visant à soutenir la consommation ; un moyen de permettre (et encore) à nos ancienNEs les plus modestes — celleux qui en bossant toute une vie n’ont malgré tout pas pu devenir propriétaires de leur logement — de se payer l’accès à une vie digne (en enrichissant leurs propriétaires et des actionnaires qui profitent de la privatisation des biens communs et de la vente d’objets plus inutiles et obsolètes les uns que les autres), et aux plus aiséEs d’entre elleux, à continuer de jouir d’un pouvoir d’achats assez important pour maintenir leur niveau de consommation. Le but des manifestations contre cette réforme était le maintien d’un système qui n’était finalement pas plus louable que la réforme imposée. C’était un moment idéal pour provoquer un débat sur l’emploi VS l’activité, sur le profit VS la richesse, sur la précarité et la privatisation des biens communs.

Je me souviens que durant un week-end où nous étions partiEs en escapade, nous n’en pouvions plus d’entendre la radio nous crachoter que « le mouvement s’essoufflait » : Nous étions 3 millions dans les rues quelques jours plus tôt.
Comparez le traitement médiatique de la manif la plus suivie de cette mobilisation (3,5 millions de personnes selon les syndicats) à celui de la plus suivie des manifs de la « Manif pour Tous » (500 000 selon la MPT). C’est édifiant!
Le gouvernement méprisait ouvertement le mouvement et les médias mainstream reprenaient ensemble la sonate gouvernementale.
Bien remontéEs, M. et moi nous sommes mis à réfléchir à un moyen de faire passer plus largement nos idées, et il lança l’idée d’un journal gratuit. Plusieurs dizaines d’heures de réflexion, de rédaction et de PAO plus tard, ce journal a pris la forme d’un fanzine auto-édité : On n’est pas encore cuits!. On a dû sortir une petite cinquantaine de ces livrets de 24 pages et on a commencé à les distribuer pendant une manif. Cette micro initiative — au budget initial de 7.50€ — a été diffusée à plus de mille exemplaires dans toute la France selon un principe participatif : « Tu es d’accord avec ce qu’on dit et tu vois de l’intérêt à le diffuser? Tu peux le photocopier à Pôle Emploi, demander que l’on t’envoie le PDF pour l’imprimer au travail  le et le faire suivre à tes proches et moins proches au format électronique. » C’était une belle expérience, même s’il n’y a eu qu’un numéro. À posteriori, c’est intéressant de se relire et de constater le chemin parcouru : On a fait du chemin depuis 2010… Et tant mieux!

En 2011, deux semaines après le début du mouvement des indignad@s sur les places des grandes villes d’Espagne, la place Royale, en plein cœur du centre ville consumériste Nantais s’est retrouvée envahie quotidiennement par des assemblées populaires et rebaptisée « Place du Peuple ». Ce mouvement  nantais n’avait ni la même forme, ni la même force qu’outre-Pyrénées, mais il a facilité la création de nouveaux liens et amené du débat de fond sur l’espace public. Le simple fait de se réunir sur une place pour discuter de l’organisation de la vie en société, écouter les problèmes, les sujets de colères des unEs et des autres était éminemment politique, tout comme le sont une multitude de gestes du quotidien : la manière de laquelle on travaille, on se nourrit, on se loge, on s’habille, la manière de laquelle on communique, ou l’on se déplace.
Au contact de militantEs plus jeunes mais engagéEs de longue date,  j’ai appris à faire la distinction entre « apolitisme » et « apartisme » (ou apartisanisme) et des notions qui jusque là m’échappaient me sont soudain apparues comme coulant de source. C’était le temps de la politisation sous l’angle local, de l’acquisition de nouvelles connaissances et du partage de bonnes pratiques entre nous touTEs. J’apprenais à reconnaître des éléments de discours des groupes d’extrême droite, leurs courants de « pensée ». Je considère ces échanges comme la base de ma formation à l’antifascisme. Au contact de mes nouveaux amiEs, je prenais encore plus conscience du rôle de l’État et de la nécessité d’en finir avec cette forme. J’aiguisais mes arguments au fil des discussions animées et riches de références que nous partagions. C’est aussi à cette période que j’ai commencé à comprendre ce que représentaient les flics : Un de mes camarades avait été éborgné par un tir de LBD 40 (le flashball nouvelle génération équipé d’un viseur, qui était à l’époque des faits en expérimentation) à l’âge de 16 ans et aucune circonstance ne pouvait justifier cette mutilation.
Je continuais en parallèle à parler de la Coopérative Intégrale Catalane. Grâce à quelques contacts ( notamment le réseau No Pasaran), nous avons pu faire venir Enric à Nantes et ainsi gagner en forces vives pour engager la construction d’une première étape vers une Coopérative Intégrale en Pays Nantais. Tout s’est tant et si bien enchaîné que j’ai de moins en moins de temps pour alimenter ce blog personnel, c’est dire!

Nous en arrivons au moment où les souvenirs évoqués touchent au présent ; ça sent la fin (mais ça n’est en fait qu’un début!). J’ai l’impression que mon parcours tel qu’il s’est déroulé ne pouvait m’amener que là où j’en suis aujourd’hui. D’aucunEs diraient que je plane à 10 000 lieues de la réalité, mais je suis plus convaincue que jamais d’avoir les deux pieds ancrés dans le réel à une différence près que je peux maintenant voir au delà des espaces clos et restreints que l’on m’avait formée à considérer comme des limites inextricables. Je rencontre d’ailleurs de plus en plus de personnes qui se questionnent comme je l’ai fait et dont une part cherche à sortir du cadre normé. Quand j’ai commencé ce blog, j’avais en tête d’offrir ce qu’Enric et ses camarades de la Coopérative Intégrale Catalane m’ont offert : la possibilité de voir plus large, un accompagnement dans la décolonisation de l’imaginaire. Au travers de mon engagement dans la construction d’un réseau intégral en Pays Nantais, je souhaite participer à « défricher » le sentier vers l’utopie, et je ne suis pas la seule à m’être retroussé les manches, loin s’en faut!
C’est d’ailleurs un peu pour cela que ce blog est si peu animé… Mais l’aventure continue par ici  (si le coeur vous en dit !).

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