Un burn out salutaire

Je reviens de loin comme le disent mes amiEs. J’étais un cas « classique ». Une jeune mère célibataire issue d’un milieu modeste qui pour « s’intégrer » s’est transformée en une sorte de Wonder Woman. On me qualifiait de « battante » (même mon banquier!), car « j’arrivais toujours à mes fins », enfin… Je jalonnais mon parcours au gré des exigences de la société. Je passais par mon lot de galères, mais je trouvais « facilement » du travail, des boulots jugés « pas dégueulasses » en dépit de l’absence de diplômes et d’origines tunisiennes qui ne passaient pas toujours très bien sur le CV. Durant mes courtes périodes de chômage, j’écumais les galeries, tirée à quatre épingles, du chignon au talon et j’enfonçais toute porte qui me résistait, quitte à ramer 2 fois plus que les autres pour obtenir le sacro-saint emploi. Cette période de salariat (en CDD ou en CDI, à temps partiel ou à temps plein) n’a pas été sans accrocs. Je n’étais pas un requin, ce qui rendait ma situation assez mouvante et instable car lorsque les foudres de la hiérarchie tombaient sur de mes collègues, je ne pouvais pas rester insensible. Je ne pouvais pas non plus rester de marbre quand certaines collègues justifiaient des pratiques inacceptables ou alimentaient des ragots dans le but de nuire pour mieux faire leur place. La solidarité m’a valu bien des emmerdements, mais elle m’était naturelle. Je ne pouvais pas imaginer détourner le regard et fermer les écoutilles quand l’une d’entre nous était prise pour cible. Au moins, j’ai pu continuer à me regarder dans un miroir… La solidarité, c’était peut être une des seules choses que j’avais pu conserver intacte de ma personnalité de base, et avec le recul, je suis persuadée qu’elle a grandement participé au virage qui a suivi.

J’ai continué ainsi à « gérer », à parer au quotidien,  jusqu’à un matin de mai 2007. Ce jour là, impossible de me lever. Ma tension étant tombée très bas. J’ai rapidement enchaîné sur une infection intestinale foudroyante et le diagnostique est tombé : Je faisais un « burn out ». Ça m’a littéralement terrassée et contrainte à lever le pied. Le travail m’accaparait  les trois quarts de mon temps, entre les 35 heures (minimum) de présence en boutique, les temps de trajet et d’embouteillages (au moins une heure et demie par jour), les temps de repos nécessaires et jamais vraiment reposants (j’étais stressée en permanence du fait de la pression énorme imposée par la hiérarchie et des conflits entre collègues). Et puis il y avait le reste, ce qu’on appelle « la deuxième journée » et qui pour moi n’était qu’une prise de temps (et de tête) supplémentaire. J’entends par là tout l’utilitaire de la vie, le manège de l’éducation, de l’entretien ménager, des courses, de la famille plus large et de toutes ses histoires qui me pompaient de l’énergie et finissaient de me voler mon temps. Me retrouver avec moins de 8 de tension a été l’occasion de penser, car dans des moments pareils, rien d’autre n’est possible. Je ne dis pas que lorsque j’étais en emploi, je ne pensais pas. J’avance en revanche que le temps et l’énergie que je mobilisais pour gagner ma croûte limitait de fait mes réflexions. Je n’avais pas obligatoirement envie de penser, mais plutôt de m’évader, dans l’internet, le jeu vidéo, les week-ends de fête, et les relations amoureuses les plus capillo-tractées qui soient…
Ce passage a été aussi rude que salutaire :  Forcée de m’arrêter et de faire le bilan, je réalisais mon absence sur les terrains qui comptaient, et ma totale mobilisation sur des choses qui finalement revêtaient une bien piètre importance. Je commençais à comprendre que je venais d’exprimer un refus de la seule manière dont je pouvais l’entendre alors ; mon corps avait lâché parce que seule ma tête était persuadée de la nécessité de continuer de la sorte… Quelques mois plus tard, la médecine du travail mettait un terme à l’arrêt maladie en me déclarant inapte à travailler avec le public. La vente et la restauration étaient les seuls jobs que j’avais occupés depuis mon entrée dans la vie active, ce qui rendait obsolète l’expérience que j’avais accumulée. Après mon licenciement, j’ai traversé une période de flou sur le plan financier. J’avais un découvert abyssal et l’ASSEDIC refusait de déclencher les allocations pour lesquelles j’avais cotisé car j’avais entrepris trop tôt de m’inscrire en formation (ce qui me rendait « indisponible à la recherche d’un emploi », donc entrer en catégorie E dans la grande famille des demandeureuses d’emploi).

De retour à l’Allocation de Parent Isolée, je commençais une année qui allait être riche d’apprentissages entre connaissances académiques et relations humaines.  J’avais opté pour un Diplôme d’Accès aux Études Universitaires, l’équivalence du baccalauréat que j’avais laissé en plan 7 ans plus tôt. Là, au contact d’une quarantaine de camarades aux parcours de vie plus tumultueux les unEs que les autres, j’ai entamé ma reconstruction personnelle. Je commençais à sortir de ma coquille et à mieux comprendre le monde qui m’entourait. Nous avions un panel d’enseignants très hétérogènes, du prof de littérature de droite (mais qui semblait plus s’en être persuadé qu’autre chose), au prof d’informatique totalement acquis à la cause du logiciel libre et au Creative Commons, en passant par un professeur d’histoire et de géographie aussi passionnant que cynique sur les enseignements qu’il nous dispensait. Nous avions, si mon souvenir est bon, environ 3 heures d’histoire et la même chose en géographie par semaine. Le débat était permanent et nous étions en demande de toujours plus. C’est en suivant ardemment ces cours que j’ai senti se réveiller en moi un sentiment d’indignation de plus en plus fort. Nous continuions les débats lors de nos pauses ou de nos soirées avec certainEs de mes camarades de formation. Ce retour sur les bancs de l’école m’aura permis de rafraîchir mes connaissances mais surtout, il m’aura redonné confiance en moi, confiance en ma capacité d’apprendre. Je sortais de 7 années d’abêtissement salarial, 7 années durant lesquelles on m’a répété à chaque proposition, à chaque opposition que je formulais, que je n’étais « pas là pour réfléchir ». Je n’imagine même pas les dégâts que de tels discours occasionnent quand on les entends toute une vie de travail… Et cette liberté d’exprimer mes pensées! Je pouvais leurs laisser libre cours sans risquer d’être rabrouée ou virée! J’avais le sentiment de pouvoir enfin être moi. Je crois que c’est à peu près à cette période que j’ai compris qu’être « inapte » et « mal adaptée » à une société malade était finalement une bonne chose…

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